Pourquoi manger dans des grands restaurants est le plaisir de ma vie

Nous avions un souvenir mémorable d’un dîner de Noël à La Grenouillère. C’est un de nos plaisirs, une fois de temps en temps, découvrir la cuisine d’un chef, oublier le temps dans un grand restaurant. Nous aimons les plats qui racontent l’histoire d’un lieu, des souvenirs d’enfance.

En mai, nous avons eu la chance de pouvoir nous rendre en Suède, et de passer un peu de temps au Fäviken Magasinet, le restaurant de Magnus Nilsson. La cuisine est différente mais il y a un esprit commun, une poésie, une douceur. Là, nous avions réservé une nuit sur place pour profiter pleinement de l’occasion. Un luxe supplémentaire mais tellement appréciable, tellement bon.

Quelques semaines après, nous rediscutions de ce repas avec Axel quand il a suggéré de retourner à La Grenouillère. Cette fois-ci en réservant une chambre pour vraiment flâner, ne pas se presser. Sa famille vient du Pas-de-Calais, d’un village à quelques kilomètres du restaurant d’Alexandre Gauthier. Petit, il allait pêcher des truites avec son grand-père dans la Canche. J’ai sauté sur l’occasion et appelé le restaurant dans la journée.

Là, je vois mes parents hausser les épaules et se dire que c’est une folie de dépenser autant dans un repas.

Je suis d’un avis totalement opposé. Oui, on peut bien déjeuner et se régaler pour 15 ou 20 euros dans des petits restaurants sympathiques. La cuisine n’est pas la même, la démarche non plus. Il y a des repas qui rendent heureux, vont satisfaire la gourmandise. Et d’autres qui nous changent profondément. Qui nous touchent, nous font pleurer. Nous rendent meilleurs.

Aimant beaucoup avoir des théories sur tout – et plus elles sont bizarres, plus je me plonge dedans avec plaisir, voici la nouvelle. Sous réserve d’avoir découvert la cuisine qui nous rend sensible, c’est finalement un choix raisonnable et sensé que de dépenser une grande partie de son salaire au restaurant. En tout cas, c’est celui que j’ai choisi et que j’assume.

Cela me fait progressivement refuser la demi-mesure.

La médiocrité. Tous les midis, au travail, je rapporte ma popote. Je cuisine simplement, des plats végétariens à 95% du temps. De la cuisine familiale à mon goût. Je n’ai aucune frustration à l’idée de ne pas manger dehors ou de prendre à emporter.

Pour une cuisine du quotidien, je sais que je fais mieux. Ce n’est pas un sacrifice mais un choix fait avec plaisir.

Faites le compte : 20 jours de travail par mois, une formule à 10 euros par jour, au minimum. Voilà, vous avez 200 euros à réserver pour autre chose.

Et c’est ainsi pour beaucoup d’autres dépenses. Avant, je voulais goûter tout ce qui était nouveau. Je n’ai pas perdu ma curiosité (enfin j’espère) mais je suis lassée des effets de mode. La nouvelle petite cantine, le plat que tous les USA s’arrachent et qui arrive enfin chez nous : je m’en fiche.

J’aime les grands restaurants. Pas grand en terme de chichi et de snobisme. Les grands restaurants. Ceux qui proposent des plats exceptionnels. Exceptionnels car ils vont directement au cœur. Où la technique est un outil pour mettre en avant une histoire, un produit, où elle n’est pas une fin en soi. La sensualité de sushis de maître japonais. Les promenades bucoliques. Les plats aussi romantiques qu’un haïku printanier.

«J’ai mangé le premier sushi»

Ce choix a des conséquences sur tous les autres.

Je préfère désormais le peu mais le juste. J’ai arrêté de faire les boutiques il y a des années déjà. J’alterne entre deux  options : friperies pour les souvenirs de vacances (l’effet de découvrir un trésor dans une malle reste une petite joie) et quelques créateurs fiables. Plus chers, certes, mais durables. Avec des vêtements fabriqués en Europe. Des belles matières, des coupes intemporelles. Des visions de la femme non genrée, non sexiste. De la poésie, encore. Une à deux belles pièces par an, que je garderai toute ma vie, cela est déjà beaucoup.

Les choix faits pour pouvoir, une fois dans l’année, manger dans tel ou tel restaurant, m’ont fait aimer l’attente. Le plaisir de la rareté. Grâce à de merveilleux repas, j’adopte désormais le même principe aux autres aspects de mon quotidien.

Pour la décoration, je rêve, je fantasme, j’attends. Je sais qu’un jour, j’aurai la lampe PH 2/1 de Louis Poulsen sur mon bureau. Le budget est conséquent. Je n’achète rien entre temps, j’attends et me contente de la loupiote d’ado qui éclaire la chambre, sans en avoir une sur le bureau. Petites économies par petites économies. Cela ne me rend que plus joyeuse. Quand on aime une lampe depuis des années, et qu’on la trouve plus belle à chaque fois qu’on la regarde, on sait que c’est pour la vie.

Je n’aurais pas envie d’une accumulation de grands restaurants.

Je ne teste pas un restaurant. Je vais me régaler au restaurant. Je recherche des lieux où le chef semble me toucher, où j’ai envie de me laisser porter par ses propositions.

Quand j’ai la chance de pouvoir y aller, je sais que tout le reste autour est vain et que je peux m’en passer, que je veux m’en passer. Manger dans des grands restaurants me montre que le monde est beau. Complètement fou mais beau. Les heures de travail, de recherche. Il faut être passionné et prêt à tout sacrifier pour tenir un restaurant de haut vol.

Cela me subjugue que des hommes et des femmes soient prêts à ça pour notre plaisir. Pour vous, pour nous.

Pour quelques heures attablées. Pour des souvenirs. Pour la beauté du geste.

On peut dire que c’est indécent de dépenser autant pour un repas. Pourtant, ceux qui travaillent en cuisine dans ce type d’établissement sont les premiers à comprendre pourquoi. Et les salaires de cuisinier ne sont pas ceux d’un banquier, c’est bien connu.

Tout est une question de priorité.

Voici la mienne.